Rouge majeur : Extraits

Denis Labayle
Synchronique Éditions (2018)
8 euros 90

« Le 5 mars 1955, Nicolas de Staël assiste à un concert au théâtre Marigny, à Paris. Bouleversé par la musique d’Anton Webern, il décide de traduire par la peinture son émotion. Dix jours plus tard, il se jette par la fenêtre de son atelier. Pourquoi un artiste jeune, séduisant, au faîte de sa gloire met-il fin à ses jours ? Jack Tiberton, journaliste au Washington Tribune, est le seul à connaître la vérité car, pendant ces dix jours, il était là. Il a tout vu, tout entendu, et surtout tout noté. »

PRIX DES LECTEURS DE BRIVE 2009

 

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Extraits

 

Extrait 1

« Nous continuons à longer les quais de la Seine, toujours aussi déserts, sans savoir jusqu’où. L’enthousiasme de Nicolas de Staël est tel que je ne ressens plus la crainte du danger. Il s’interrompt, se plante devant moi, me prend par les épaules : « Jack – vous permettez que je vous appelle Jack ? -, vous êtes le premier à qui je l’annonce : j’ai l’intention de peindre l’œuvre de ma vie. Une toile immense, peut-être la plus grande de toutes. Un tableau digne de mes maîtres, Vélasquez et Rembrandt. Je dis immense, pas seulement en taille. Non, immense par le sujet, par les couleurs, par l’ambition. Je veux que ceux qui viendront plus tard l’admirer entendent ma musique… »

Extrait 2

« Au matin, je sors difficilement du sommeil, monte à l’atelier prendre de ses nouvelles, frappe à la porte. J’entends sa voix gutturale : « C’est toi, Jack ? ». Il m’ouvre et j’ai un mouvement de recul : il est hirsute, pas rasé, les paupières gonflées de fatigue, les mains et la blouse maquillées d’un rouge sang. « Quel jour sommes-nous ?
Lundi.
Depuis quand sommes-nous à Antibes ?
Une semaine environ.
Déjà…
Tu as beaucoup travaillé ? » Il s’écarte, et la vision de la toile provoque en moi un véritable choc. Je pose mes affaires sur la table et me laisse choir sur le canapé. La toile, hier encore immaculée, est maintenant envahie de rouge. Un rouge riche de mille teintes. Non pas le rouge homogène, foncé et velouté d’un rideau de théâtre, mais des rouges multiples, vifs, rutilants. Je ne comprends pas comment il a réussi à couvrir l’immensité de la surface en une seule nuit, même à coups de brosses. « Qu’en penses-tu ? » Je reste silencieux, hypnotisé. Il y a dans cette couleur, peut-être, le feu de la vie, mais je ne peux m’empêcher de penser à celui du sang et de la mort. En tout cas je n’entends rien de la musique qu’il prétendait restituer. Comme je reste muet, il poursuit avec une satisfaction manifeste : « Voici la couleur attendue : du rouge jusqu’à l’horizon, là où le soleil meurt, là où la lave devient incandescente. C’est un feu immense ! De là va naître l’orchestre, et ensuite la musique… J’ai trop longtemps peint des impressions rassurantes. Aujourd’hui, ce rouge m’habite, j’y puise une force nouvelle, j’affronte la violence. » Plus je découvre la toile, plus je trouve qu’il en émane un souffle tragique, même à ce stade, à peine ébauchée, avec un long chemin encore à parcourir. « Alors, tu ne dis rien ?
Je suis impressionné… C’est intéressant… J’attends pour me prononcer.
Mais enfin, reconnais, c’est bien parti ? » Tout est encore trop brut, je ne peux au début du gué connaître la force du torrent qui va surgir. Nicolas va-t-il ouvrir les vannes de son inspiration et réaliser l’œuvre maîtresse dont il rêve ? Je me contente d’un prudent « Faut voir », et il paraît déçu. Au-delà de la fatigue, son visage semble plus détendu, sa peau plus colorée. Il a perdu ce regard triste et sévère qu’il s’adressait à lui-même comme la preuve d’une insatisfaction permanente. »

Rouge majeur

Denis Labayle
Synchronique Éditions (2018)
8 euros 90

« Le 5 mars 1955, Nicolas de Staël assiste à un concert au théâtre Marigny, à Paris. Bouleversé par la musique d’Anton Webern, il décide de traduire par la peinture son émotion. Dix jours plus tard, il se jette par la fenêtre de son atelier. Pourquoi un artiste jeune, séduisant, au faîte de sa gloire met-il fin à ses jours ? Jack Tiberton, journaliste au Washington Tribune, est le seul à connaître la vérité car, pendant ces dix jours, il était là. Il a tout vu, tout entendu, et surtout tout noté. »

PRIX DES LECTEURS DE BRIVE 2009

 

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Le roman de Denis Labayle mène le lecteur au cœur de la création, là où l’émotion jaillit, comme ce rouge incandescent choisi par Nicolas de Staël pour son dernier tableau, Le Concert..

Un voyage dans l’avant-garde artistique des années cinquante, une réflexion passionnante sur la création et ses doutes, la solitude de l’artiste qui cherche au-delà de l’horizon. Dix jours fictifs, possibles, qui font revivre cet énigmatique personnage, l’un des plus talentueux peintres de la France d’après-guerre, Nicolas de Staël. Continuer la lecture de « Rouge majeur »

Pitié pour les hommes : deux extraits

Pitié pour les hommes

L’euthanasie : le droit ultime
Denis Labayle
Editions Stock, Collection : Parti pris, 2009, 12 euros

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Extrait 1

Page 21, 22, 23

L’hypocrisie des mots.

Certains trichent aux cartes avec un jeu pipé, d’autres trichent dans les débats avec des mots truqués. Plus l’enjeu est important, plus les tricheurs mentent avec arrogance. Aussi pour débattre de l’essentiel, de la vie et de la mort, certains n’hésitent pas à employer les moyens les plus malhonnêtes. Continuer la lecture de « Pitié pour les hommes : deux extraits »

Pitié pour les hommes

L’euthanasie : le droit ultime
Denis Labayle
Editions Stock, Collection : Parti pris, 2009
12 euros

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De nombreuses personnalités – médecins, scientifiques, artistes, journalistes, responsables politiques – soutiennent la démarche du docteur Labayle exprimée dans son livre, et réclament le droit à l’euthanasie, cette ultime liberté. Agence France Presse 18 février 2009.

Nous approuvons et soutenons la démarche du docteur Labayle, exposée dans son livre Pitié pour les Hommes, l’euthanasie, le droit ultime, qui réclame une révision de la loi sur la fin de vie. Comme lui, nous demandons la dépénalisation de l’euthanasie, en souhaitant que la future loi s’inspire des réformes déjà réalisées en Belgique et en Hollande, afin d’offrir à ceux qui le désirent cette ultime liberté. Il s’agit d’accorder à chacun, pour le dernier départ, une valeur absolue qui se nomme selon le préambule premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : la dignité. Continuer la lecture de « Pitié pour les hommes »

Ton silence est un baiser : Extraits


Denis Labayle
Éditions Julliard (2007)
268 pages

« En repliant le journal, je songe à cette cynique évidence : le monde se meurt, et moi je revis. Sans cette épidémie qui sidère les hommes et occupe les premières pages des journaux, je ne serais pas dans cet avion en partance pour Boston avec l’espoir de retrouver Maud. »

 

Coup de coeur de la FNAC. Paris.

Sélectionné pour le prix du meilleur roman d’amour 2008 ; Prix Saint Valentin

Sélectionné pour le prix des lecteurs du Télégramme 2008

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Extraits

Pages 13 à 15

« … Jamais je n’ai voyagé dans un avion si vide, spécialement affrété pour nous par le gouvernement. Nous, les huit spécialistes français de la virologie, sommés de trouver dans les plus brefs délais LA solution, celle qui sauvera l’humanité. S’ils savaient, ces politiques et ces journalistes, à quel point nous errons !
À quel point ce mal qui ronge la planète nous reste étranger ! L’être invisible que nous traquons bouleverse nos modes de raisonnement, se moque de nos orgueilleuses certitudes. Personne n’y comprend rien. Les médias s’accordent sur une certitude : l’impensable est présent, la folie, d’actualité. Partout les espoirs de progrès s’écroulent. La machine à produire fonctionne au ralenti. Quelque chose s’est brisée dans la civilisation mécanique. Chaque jour, les journaux annoncent de nouveaux dysfonctionnements : l’informatique bégaie, les productions s’effondrent, les frontières se referment. La circulation dans les villes s’est raréfiée par manque d’essence ou par peur d’en manquer. Les familles se cloîtrent chez elles, chacun se méfie du voisin et développe un goût malsain pour l’espionnage. Jamais je n’ai senti un tel désarroi collectif : la peur est physique.
Etrange impression : vu d’ici, en survolant la terre, le monde semble se diviser entre ceux qui meurent et ceux qui craignent de mourir. La mort nous guette, et nous guettons la mort. Partout s’installe une silencieuse attente, comme pour une veillée d’armes.
Impossible de circonscrire les rumeurs. Face à la propagande officielle, les internautes transmettent vérités et mensonges. Les bruits les plus fous se télescopent. La presse annonce simultanément d’inquiétantes mutations du virus et l’espoir d’un vaccin. On raconte que, dans certains villages, les gens, lassés d’écouter les fausses nouvelles, ont jeté au feu leurs radios et leurs téléviseurs dans un autodafé désespéré.
Je n’attends rien de cette rencontre scientifique internationale. Rien d’autre que de retrouver Maud et, dans le sombre avenir où s’enfonce l’humanité, cette perspective suffit à me réjouir.
Pour la troisième fois depuis le départ, l’hôtesse nous asphyxie avec son gaz désinfectant. L’imbécile qui a rédigé cette directive ne sait-il pas que le virus est résistant à tous les produits disponibles ?
Il faut que je mette ma montre à l’heure de Boston en tenant compte du décalage horaire. Avec ces stupides contrôles sanitaires, nous avons plus de quatre heures de retard !
Maud m’aura-t-elle attendu ? »

Pages 113 et 114

« … Le restaurant qu’elle a choisi est éloigné du centre-ville, construit en haut d’une falaise pour dominer la baie. De jour, la salle semi-circulaire doit offrir une vue sur le large, mais il fait déjà nuit. Nous sommes les seuls clients, et cet isolement me paraît idéal pour donner à notre soirée un peu plus d’irréel.
Maud porte une tunique de soie bleue turquoise sur un pantalon noir. Je la sens joyeuse, enjôleuse, presque insouciante. Malgré nos étreintes de la journée, j’ai du mal à réaliser qu’elle est là, face à moi.
En attendant les plats, nous échangeons des regards. Je me penche vers elle pour lui chuchoter : « Maud… Les hommes veulent toujours savoir pourquoi ils sont sur terre. Moi, je le sais : je suis venu pour te rencontrer. » Elle me prend la main et me répond avec un sourire troublé : « Franck… Je dois t’avouer que, pendant ces mois d’absence, j’ai tenté de t’oublier… J’ai seulement découvert à quel point j’étais dépendante… Toxico de toi et assez folle aujourd’hui pour en reprendre une dose. »
Lequel des deux est le plus dépendant ?
Un serveur nous apporte deux assiettes larges comme des plats avec trop de tout, de viande, de pommes frites, de salade, de tomates, de raisins, de fromage. Une seule assiette pour deux aurait suffi.
Nous savourons l’instant, sans songer au passé. Quand Maud rompt le silence, c’est pour me livrer des aveux : « Franck, quand tu es là, ta présence me suffit, tout le reste devient dérisoire », et un instant plus tard : « Pendant des années, tu m’as emmenée là où je n’aurais jamais songé aller. Aimer, c’est peut-être cela : s’embarquer pour ailleurs… »
Autour de nous, la salle reste déserte, les clients tardent à venir. Tant mieux ! J’hésite encore avant de lui déclarer : « Maud… L’hiver dernier a été trop rude, j’ai cru plusieurs fois chavirer. J’en ai assez de gaspiller nos émotions. Il faut nous décider à… »
Mais elle pose son index sur mes lèvres et m’invite au silence : « Franck, pas ce soir… Nous avons encore une journée entière sans souci. Je t’en supplie, ne la gâchons pas. Plus tard… plus tard, on en reparlera. Pour l’instant, goûtons le même silence. Ton silence sur mes lèvres est un baiser. »

 

Ton silence est un baiser


Denis Labayle
Éditions Julliard (2007)
268 pages

« En repliant le journal, je songe à cette cynique évidence : le monde se meurt, et moi je revis. Sans cette épidémie qui sidère les hommes et occupe les premières pages des journaux, je ne serais pas dans cet avion en partance pour Boston avec l’espoir de retrouver Maud. »

Deux chercheurs, deux amants se retrouvent après une séparation à l’occasion d’un congrès à Boston, en pleine pandémie virale.
Un roman à deux voix qui permet de découvrir la psychologie de l’un et de l’autre, confrontées aux événements.
L’amour fou, la rivalité entre firmes pharmaceutiques en quête du vaccin, l’ensemble fait de ce roman une histoire prophétique d’une incroyable actualité, écrit pourtant il y a dix ans.

Coup de coeur de la FNAC. Paris.

Sélectionné pour le prix du meilleur roman d’amour 2008 ; Prix Saint Valentin

Sélectionné pour le prix des lecteurs du Télégramme 2008

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Présentation

Après un an de séparation, Franck et Maud, tous deux chercheurs, se retrouvent à l’occasion d’un congrès. Cette rencontre est celle de la dernière chance, qui réunit les plus grands spécialistes du monde en charge de découvrir une solution au mal qui ravage la planète. Les retrouvailles seront-elles à la hauteur de leur espérance ?
Placés au cœur d’une tragédie mondiale, liés par leur passion, les amants incarnent de véritables héros tragiques de notre temps, déchirés entre l’avenir de l’humanité et leur sort individuel.
Leur passion va devoir affronter les exigences de la crise, la violence des hommes et la tyrannie du sort. D’autant que Maud s’attaque à un puissant lobby pharmaceutique peu disposé à faire passer le bien commun avant ses propres intérêts… Simples mortels à qui leur destin échappe, les amants sont unis par un amour aux allures d’éternité.
Le texte est écrit comme un chant à deux voix. Deux voix qui alternent, s’enlacent et se répondent. Au milieu de la noirceur du monde, Denis Labayle parvient à faire surgir des moments de bonheur radieux.
Engagé, intense et lyrique, ce roman est une ode à la liberté et d’avantage à l’amour, seul idéal à tenir encore ses promesses. Continuer la lecture de « Ton silence est un baiser »

Tante Gina : Extraits


Denis Labayle
Éditions Julliard (2006)
220 pages
18 euros

« J’ai lu avec passion Tante Gina. Je retrouve le côté magnifique de certains personnages qui prennent vie ; ils vous suivent à travers le temps. »

Eduardo Manet

Sélectionné pour le Prix Exbrayat 2007

 

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Extraits

Pages 117 à 120

« Vers deux heures du matin, je fus réveillé par des bruits sourds venus du couloir. Je me levai promptement, craignant un nouveau malaise de mon père. Il déambulait complètement nu, dans le couloir sombre, en quête de je ne sais quoi. Il avançait, fragile, incertain, marchant à tâtons, errant dans l’instabilité, avant de se retenir à la rambarde de l’escalier. Pour la première fois mes yeux découvraient ce corps maigre à la peau flasque, d’une blancheur surprenante comme si la mort déjà l’habitait. Les ans lui avaient retiré toute prestance, le transformant en un pantin squelettique, mais les rois étaient-ils à son âge si différents ? Je restai caché dans l’embrasure de la porte épiant, indiscret, ce qui doit rester secret. Il hésita à monter l’escalier avant de retourner vers sa chambre. Mais devant la porte, il sembla retrouver la mémoire et repartit en direction de l’escalier. En chemin il perdit à nouveau l’objet de sa quête. L’objectif à peine fixé semblait déjà oublié.
Peut-être aurais-je dû l’aider, mais je connaissais son orgueil. Il ne m’aurait pas pardonné d’avoir violé son intimité, et surtout d’avoir été témoin de la déliquescence de son esprit. Car sa mémoire fut longtemps sa fierté, et il n’y a pas si longtemps encore, il déclamait sans la moindre hésitation des poèmes de Victor Hugo, de Lamartine ou de Musset. Après trois ou quatre allers et retours dans cet espace devenu étranger pour lui, il finit par regagner sa chambre. A travers la porte, je lui demandai s’il avait besoin d’aide.
« Marc, c’est toi ? Tu ne dors pas ? Attends, j’arrive. » Il réapparut, vêtu d’une robe de chambre couleur bordeaux. « Quelle heure est-il ? » Je regardai ma montre : « Trois heures et demie. Tu as soif ?
— Non, merci ! Si je bois, je devrai me relever pour pisser. Je prendrais volontiers un peu l’air sur la terrasse. » Dehors, la nuit offrait son calme et sa fraîcheur. Nous nous assîmes dans les fauteuils de jardin. « Je ne t’empêche pas de dormir au moins ?
— Non ! Je ne dormais pas. Je suis insomniaque depuis toujours.
— Mon pauvre Marc, ce doit être une tare génétique. Moi aussi, depuis des années, j’ai les plus grandes difficultés à trouver le sommeil.
Maman disait que tu dormais comme un loir et ronflais comme un sonneur.
Oui, bien sûr, mais avec des somnifères.
Et pourquoi, tes insomnies ?
Si je savais !.. Peut-être trop de soucis avec mes enfants, dit-il avec malice. Et toi, tu sais pourquoi ?
Probablement, trop de soucis avec les parents !
Alors, nous sommes quittes… J’aurais dû demander à Gina une veilleuse. C’est ridicule mais, depuis peu, j’ai horreur du noir. A mon âge, tu te rends compte !
La peur de la mort, peut-être ? » Il sourit. « Je n’aimerais pas qu’elle me surprenne. Et puis, la nuit, j’ai besoin de me lever pour aller aux toilettes. Quelle misère de vieillir ! Profites de ta santé, c’est le bien le plus précieux.
Malheureusement la maladie ne tient pas compte de l’âge, et la mort non plus.
Peut-être, mais j’aurais toujours un train d’avance sur toi… Maintenant j’aimerais dormir un peu. Pourrais-tu me dépanner ? Martha a oublié de mettre mes somnifères dans ma trousse de toilette. Je ne suis pas sûr qu’elle ne l’ait pas fait exprès, cette friponne prétend que ces médicaments me font perdre la mémoire. Mais moi, je m’en fiche. Ce que je veux, c’est justement oublier, dormir, dormir encore. On voit bien qu’elle n’a jamais eu de problème de sommeil.
Pour la perte de mémoire, elle n’a pas tort, mais pour une fois, je veux bien te ravitailler. Tu préfères un tranquillisant ou un somnifère ? J’ai les deux.
Du rapide. J’ai trop d’idées en tête. » Je partis chercher mon tube de médicaments et lui tendis un comprimé avec un verre d’eau. Il l’avala, se redressa péniblement et décida d’aller se recoucher. »

Page 189 à 190
« La voiture laissée à distance pour respecter le paysage, nous nous installâmes à l’ombre d’un palmier. De là, le regard pouvait s’égarer sur l’eau immobile qui reflétait la brillance argentée. Ici, le calme régnait et je m’étendis pour m’en imprégner. Je déclinai l’offre de mon père de prendre un bain. Lui se déshabilla pour enfiler un maillot gris vert, si grand qu’il soulignait son extrême maigreur. Tante Gina garda sa tenue de ville pour juger de la douceur de l’eau. Pendant qu’ils se dirigeaient vers la mer, je fermai les yeux pour savourer ce soleil de fin de matinée qui me perfusait une sensation de bien-être. Il est des moments dans la vie où l’attente incessante d’un futur cède la place à la jouissance de l’instant, et l’on voudrait que ce moment s’éternise, que le monde cesse de tourner, qu’un magicien céleste s’autorise un arrêt sur image.
Quand j’ouvris les yeux, la scène qui s’offrait à moi avait quelque chose de symbolique, empreinte d’une mystique sérénité. Je les voyais tous les deux de dos, s’avancer sur le grand miroir qui reflétait leur image : deux vieillards se tenant par la main pour encourager l’autre. Lui, presque nu, elle, coiffée d’un chapeau de paille, tenant sa robe remontée à mi-cuisse pour ne pas la mouiller. Qui était cette femme que mon père tenait par la main ? Sa sœur, bien sûr. Ou peut-être ma mère ? Ou encore Anne-Marie ? Le grand âge transforme tant les corps qu’il devient parfois difficile de les reconnaître. Qu’importe ! Il émanait de ces deux êtres une bienheureuse insouciance et je les aurais bien vus avancer lentement, paisiblement, sans hésitation, vers le large, disparaître dans cette mer sans fond prête à les accueillir. Jamais la mort ne leur offrirait pareil décor. Mais les deux silhouettes se figèrent le temps de regarder l’horizon, avant de revenir vers le rivage, vers moi, se tenant toujours par la main, radieuses, enhardies par leur audace, et le temps reprit son cours. »

Tante Gina


Denis Labayle
Éditions Julliard (2006)
220 pages
18 euros

« J’ai lu avec passion Tante Gina. Je retrouve le côté magnifique de certains personnages qui prennent vie ; ils vous suivent à travers le temps. »

Eduardo Manet

Sélectionné pour le Prix Exbrayat 2007

 

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Présentation du roman

Depuis trente ans, entre Pierre Feraci et son fils Marc, c’est le silence. Une rupture politique, parce que, sur cette scène, la pièce est plus simple à jouer. Devenu veuf, fragilisé par la pose d’un pace-maker, Pierre accepte d’accompagner son fils en Tunisie, à Sfax, chez sa sœur Tante Gina. Retour aux sources pour l’un, découverte de la terre familiale pour l’autre. Et pour tous les deux, une trêve.
Malencontreusement, le jour du départ a lieu le lendemain du premier tour d’une élection présidentielle marquée par le succès du candidat d’extrême droite. De quoi attiser les braises. Par chance Tante Gina veille… Au-delà de sa tendresse et de son humour, se révèle peu à peu la forte personnalité de cette femme âgée, une féministe au passé douloureux. Elle seule détient les secrets de cette famille d’émigrés italiens déchirée par l’histoire. Continuer la lecture de « Tante Gina »